Journée grise de février 1934

Un plafond bas, gris et dense recouvrait le toits parisiens, la pluie en averses balayait les branches mortes des platanes du parc que Félix traversait d’un bon pas, à l’arrière du petit Palais, évitant les flaques d’eau. Le mauvais temps n’effraye pas un vosgien se hâtant dans les rues de la capitale. Il était en retard et n’aimait pas cela, spécialement lors des réunions du Conseil du Parti même si ce retard était justifié par l’importance de l’information qu’il venait d’obtenir et qui en étonnerait plus d’un : Le Komintern exigerait l’union dans l’action avec les socialistes ! Thorez, car c’était de lui dont il était question, Thorez l’implacable allait faire prendre un virage à cent-quatre-vingt degrés à son parti et s’allier avec eux! En avait-il connu des revirements depuis 1906 ? presque trente années d’engagement en syndicat et en politique et il croyait toujours et encore au grand soir. La cinquantaine lourde, il dodelinait sous les rafales de vent mêlé de pluie qui trempaient son imperméable alors qu’il croisait la place de la Concorde en ruminant que rien ne tournait plus très rond dans le Parti depuis la crise de 29 et même avant déjà, en 27 ! Nos ministres, sortis de nos rangs, représentants de gauche, qui tournent le dos au peuple, à la masse militante et ouvrière, les sots, les abrutis ! Il pestait intérieurement. Que n’ai-je mis en garde chacun avant l’alliance avec Poincaré … Brunet et Bouilly furent de ceux qui comprirent. Puis, jetant un regard vers le pont face au Palais et remarquant quelques personnes stationnées devant les réverbères, il pensa à toute l’agitation fomentée par la droite réactionnaire, l’extrême droite qui, ces derniers jours, créait un climat de peur chez les parisiens. Ces messieurs du club de la finance, continua-t-il pour lui-même, du capital, ces grands barons de l’industrie qui ont tant prêté à leurs amis allemands et craignent de voir disparaître capital et intérêt si nous nous opposons avec fermeté à ces drôles d’oiseaux que sont Hitler et sa clique … ces mêmes messieurs qui craignent tant et complotent, organisent la société pour conserver leur statut dominant, leurs pouvoirs, leurs fortunes, toute cette fange, j’en mettrais ma main au feu, est derrière la violence et les émeutes de hier encore. Il contourna quelques hommes qui le toisaient d’un œil sévère et menaçant, appuyés aux grilles du Palais. Il se fraya un chemin entre les rangs des policiers vers les escaliers de granit se disant qu’il devrait obtenir un rendez-vous avec son frère, Eugène Frot maintenant que ce dernier était à l’Intérieur, pour évoquer l’affaire Stavisky ce juif ukrainien et Chautemps jetés en pâture à la populace tout comme leurs frères intimidés et directement menacés … à qui le tour messieurs de la synarchie ? Conclu-t-il pour lui même avant de pousser, essoufflé, la lourde porte. Félix marchait tête basse à travers les allées étrangement désertes, il se dirigeait vers le sous-sol où se situait la salle de réunion. Dans l’escalier il croisa deux secrétaires bien jeunette qu’il observa en coin. Il était inquiet, sans raison, sans motif concret, juste un sentiment qui perçait et le gagnait, un pré-sentiment néfaste dont il ne pouvait se défaire. Il avait lu les appels placardés par les fascistes de l’Action française et des jeunesses patriotes du bonapartiste Taittinger, il connaissait par ailleurs l’intention des étudiants du Front universitaire qui appelleraient à un rassemblement indépendant. Le nouveau préfet de police, Adrien Bonnefoy-Sibour, ne saurait pas gérer la situation si elle explosait ! Il repensa alors à l’éditorial publiée le matin même dans son journal et regretta de n’avoir pas fait le parallèle entre les chemises brunes et certaines factions françaises …

Lorsqu’il prit la parole, la mâtiné était avancée et la salle envahie par la fumée des cigares. Il voulait alerter de l’imminence d’un malheur. Je le sens dit-il, toutes les conditions sont maintenant réunies pour qu’un drame se joue ici, à Paris, un drame qui se joua il n’y a pas si longtemps à Berlin et à Rome ! D’un côté, il tendit le bras vers la gauche, les étudiants qui appellent à manifester, de l’autre, indiquant maintenant sa droite, les factions fascistes de l’Action française, entre les deux ? Daladier dont l’investiture est prononcée aujourd’hui même ! Croyez-vous que Bonnefoy-Sibour saura éviter le court-circuit ?

Certains parmi vous le savent, j’ai des antennes ou plus exactement, mon journal a des antennes, un réseau d’informateurs vosgiens qui me remonte bien des sujets d’inquiétudes et parfois de grandes joies. Ainsi, je sais de source sure que le projet dictatorial tel celui de 28, avec ce bougre de Lyautey en potiche suprême, au fait, il ne va pas très bien ce vieux Lyautey … passons, donc, le projet d’installer un régime dictatorial en France est toujours vivant ! On le doit au club de la synarchie. Je dis club car on ne sait au juste combien ils sont. En 1922 ils étaient 12, ont-ils triplé leur effectif qu’il reste toujours plus proche de celui d’un club de football que d’un mouvement populaire ce dont ils se refusent à être d’ailleurs. Ce club discret pour ne pas dire secret … il s’épongea le front et continua, la synarchie pour la nommer, possède une arme puissante : c’est la Banque de France car une grande partie des régents en sont d’éminents membres. Dois-je vous le rappeler ? Cet organisme privé, il insista sur le mot pour percuter les esprits afin que tous parmi ses collègues qui l’écoutaient saisissent bien la nuance et l’idée de profit qui commandait aux destinés de la banque née de la volonté de Napoléon Bonaparte qui en était un actionnaire principal, la Banque de France, a le pouvoir de censurer l’État, sa politique financière et commerciale, voire sociale ! La Banque de France est un état dans l’État, Messieurs, une force contrôlée par la haute finance, les riches banques privées et donc de riches banquiers et hommes d’affaires… La synarchie, pour revenir à mon propos liminaire, a pour ambition de gouverner notre pays pour y appliquer ses règles dont la principale est : « de l’argent, encore de l’argent, toujours de l’argent », avec le pouvoir bien entendu, la seconde serait sans doute « tout sauf le communisme » . La Banque de France et le comité des Forges réunis ont assuré à Monsieur Hitler à la fin de l’an dernier, par la voix de Poncet notre ambassadeur à Berlin, que la France aurait sous peu un gouvernement autoritaire ! Voilà Messieurs ce que je sais de manière certaine. Il observa les conseillers autour de la table. Certains lui sourirent, aimables, d’autres avaient le front plissé, l’œil fixe et la bouche bée d’incrédulité, enfin, la plus grande partie lisait le journal ou écrivait à la famille restée en province …

Curieusement, continua-t-il d’une voix posée, tandis que notre ambassadeur s’en va rassurer Monsieur Hitler, il se passe chez nous des faits troublants, étrangement similaires à ceux organisés par certaines chemises brunes outre Rhin … Ne pas voir derrière les événements récents la main noire de la synarchie serait faire preuve d’une grande myopie ! Le comité des Forges et la Banque de France, principaux acteurs de la synarchie, organisent le trouble, fomentent la révolution dans le seul but de confier le pouvoir au régent de la Banque de France, Monsieur de Windel pour ne pas le citer … Il s’épongea le front encore une fois avec son mouchoir, il régnait une chaleur excessive dans la salle, contrastant avec la fraîcheur extérieure. Bouvier lui demanda d’apporter des preuves à ce qu’il annonçait, Romain leva la main en s’exclamant qu’on ne pouvait incriminer un tel complot à une faction dont on ne savait, de fait, pas grand-chose, pour la majorité restée silencieuse il n’y eut pas de débat.

Mes informations je les tiens de gens aussi honnêtes que vous Messieurs, des compatriotes vosgiens qui œuvrent et agissent ici et là, dans certaines compagnies, certains ministères, des sociétés commerciales, des ambassades … Tous membres de association des vosgiens de Paris à laquelle vous pouvez faire un don en faveur des démunis auxquels nous venons en secours, pauvres gosses miséreux parfois venant directement de chez ce Monsieur Hitler d’ailleurs … donc, des vosgiens qui se retrouvent une fois par mois, pour un banquet ou autre et qui échangent. On me rapporte les potins pour mon journal mais aussi des informations plus sensibles que je m’efforce de vérifier mais dont je ne peux en rien vous produire, matériellement, la moindre preuve. Il consulta sa montre, il avait un rendez-vous d’affaire très bientôt dans un restaurant non loin du palais Brognard alors il se leva, comme pour donner plus de force à ses dernières paroles, pour attirer l’attention de ceux qui n’étaient venus que pour être présents aux côtés de Daladier, pour se faire voir en ce jour d’investiture, au Palais. Regardez-bien Messieurs, lança-t-il d’un ton soutenu qui attira vers lui les regards des plus distraits, regardez et voyez ceux qui ont intérêt à commercer avec Monsieur Hilter ! En premier lieu les banquiers qui ont peur que la France n’adopte une position par trop sévère à l’encontre de l’Allemagne, laquelle pourrait surseoir au remboursement de sa dette ! Adieu intérêt et capital … En second lieu les industriels et particulièrement ceux des forges, de l’armement, tous ceux qui vendent cher du matériel pour armer Monsieur Hitler et ses amis au détriment des forces françaises !

Regardez et voyez ces barons de l’industrie et de la finance trembler au seul mot de communisme ! Ils sont prêts à vendre leur âme pour conserver leur dominance, leurs pouvoirs, leurs privilèges, leurs hôtels particuliers, leurs villas le long des plages normandes et que sais-je encore. Tout, même Hitler, surtout Hitler plutôt que les bolchevistes ! Les plans sont tirés, les rôles distribués avec en vedette Laval et dans le rôle de la potiche cette fois c’est le maréchal Pétain ! Rien que ça … Alors, mes chers collègues, n’est-il pas temps de faire front commun avec les amis de Thorez ? Thorez lui même a reçu instruction du Komintern pour un rapprochement avec les socialistes ! Je le sais ! Je vous propose dès aujourd’hui de réfléchir sur la création d’un grand front social et populaire qui redonnerait confiance à la population, aux électeurs et serait dans l’intérêt du plus grand nombre et non pas d’une poignée d’intrigants ! Puis il saisit sa serviette, y glissa des papiers, contourna la table et saluant quelques collègues il quitta le Palais Bourbon en espérant sans y croire avoir été entendu. Ses collègues donnaient l’impression d’être sourds et aveugles, les pauvres inconscients songea-t-il. Une foule nombreuse était réunie place de la Concorde aux premiers rangs de laquelle il remarqua les couleurs des ligues de droite, d’abord les croix de feu et aussi solidarité française, les jeunesses patriotes et même des monarchistes ! Il obliqua sur la gauche, suivi le quai de Seine où stationnaient des gardes mobiles. Il devait être particulièrement attentif car les grilles aux pieds des arbres des allées avaient été retirées en précaution avant la manifestation prévue.  Il se dirigea vers une station de métro proche. Vers treize heures il franchissait le seuil du Grand Colbert où l’attendait un représentant de la confédération des restaurateurs parisiens auquel il allait présenter une cuvée extraordinaire, selon ses dires, un vin de côte de Beaune d’un millésime à retenir : 1928 Grand cru de Monthelie. Il avait commandé à la chef, pour l’occasion, un foie gras poilé, aux framboises suivi de rognons de veau entiers grillés. A la fin du repas, Félix avait l’assurance de voir figurer ce vin sur les cartes des meilleures tables parisiennes.

De retour au « quart de quiche », sa maison, il trouva avec bonheur une lettre de sa nièce. Elle lui donnait quelques nouvelles de la famille, de la mère, de Marcel son neveu qui serait bientôt à Asnelles, en Normandie, dans un préventorium … Félix se mis à son bureau, relu la lettre et la posa. Il avait besoin de se reposer, de faire le point. La pendule sonna quatre heures, il alla sur le balcon, la pluie avait cessé, il sorti sa pipe qu’il bourra aussitôt et l’alluma. Il songeait en regardant loin vers l’atelier de Geoffroy et par delà vers la colline et le parc. Plus bas, de l’autre côté il apercevait un coin du père Lachaise. Les pensés qu’il laissait divaguer librement s’entremêlaient, se croisaient dans sa tête. Il était satisfait d’avoir placé le Monthélie auprès du syndicat des restaurateurs, Hitler et ses chemises brunes vinrent chasser le bourgogne, Taittinger et de Windel s’imposèrent ensuite avant que l’affaire de Asnelles lui revienne en mémoire. A dix-neuf heures trente, contrairement à son habitude, Blanche n’était pas encore rentrée aussi s’installa-t-il dans son fauteuil et il entreprit la lecture de « la comédie de Charleroi » de Drieu la Rochelle. anonyme-sur-la-place-de-la-concorde-le-6-fevrier-1934Blanche rentra très tard, exténuée et catastrophée. Elle conta par le menu ce qu’elle avait pu observer depuis la fenêtre de l’atelier de création de costumes où elle était Première, quai Voltaire. Félix pâli puis pris rapidement quelques notes. Ils dînèrent sans appétit d’un reste de viande ensuite Félix se leva et passa son imperméable. Blanche pensa qu’il allait faire le tour du pâté de maisons, fumer sa pipe et rentrer comme il lui arrivait de faire parfois mais il s’approcha d’elle, l’embrassa sur le front : je rentrerai sans doute tard, ne m’attends pas dit-il.
Il sorti dans la nuit fraîche et silencieuse et se rendit gare d’Austerlitz par la petite ceinture, de là il s’engouffra dans les sous-sols du métro et après trois changements il remonta vers les lumières des becs de gaz qui baignaient les rues d’un halo terne. Il fut saisi par la rumeur et les grondements qui roulaient et s’entrechoquaient bien avant d’atteindre la sortie et se retrouver, malgré la nuit, sous un ciel extraordinairement rouge. Il se dirigea vers le Palais Bourbon, par la rue de l’Université et c’est alors qu’il fut bousculé par une foule excitée d’hommes, parfois en sang, qui courraient et criaient « à mort Daladier », le poing tendu où paraissait parfois un pistolet. Autour de lui tout était désolation et chaos. Des bus se consumaient à la sortie du pont Solférino, des gisants qu’une foule d’improbables secouristes tentait de ranimer, des chevaux des gardes républicains faisant résonner le fer de leurs sabots sur le pavé luisant, d’autres couchés sur le flanc, des morceaux de verre, de pierre et de fer jonchaient le sol où traînait un chapeau emporté par l’eau d’un caniveau. A l’angle de la rue de Solférino et de l’Université, un fourgon sur lequel une échelle grise était à demi dressée, servait d’abri à l’ambulance et aux hommes courbés sur des militaires ensanglantés allongés sur des brancards ou parfois à même le sol. Les pompiers dont les casques brillaient sous les flammes des incendies et des becs de gaz, prodiguaient les premiers secours à leurs collègues et aux gendarmes touchés par des projectiles. Au milieu du carrefour un gradé moustachu agitait les bras comme un sémaphore. Derrière lui un homme en pardessus, le col de sa chemise ouvert, reposait assis à terre, dos appuyé à une haute porte, jambes droites allongées sur le trottoir, la tête basculée sur l’épaule, le visage maculé de sang. Félix se mêla à la foule et parvînt sur les pavés de la place du Palais Bourbon mais évidemment les deux battants de la haute et large porte étaient verrouillés quand à la petite qu’on désignait familièrement « le 126 », elle était, elle aussi, condamnée. Il aperçu à travers les grilles qui fermaient la cour intérieure, toute une cohue de gardes républicains qui avaient pris position. C’est par le Quai d’Orsay et après une longue attente qu’il fut admis sous les toits du ministère et ensuite à l’Assemblé Nationale. On lui fit une description apocalyptique de la journée et surtout de la soirée avec le rassemblement des forces fascistes décidées à casser, à renverser l’État puis le revirement de La Roque ordonnant la dispersion de ses Croix de feu. Mais le mal était en place, les manifestants voulaient investir le Palais Bourbon alors ce fut un véritable combat de rue qui s’installa, une émeute d’une violence inouïe. Des billes d’acier pour atteindre les chevaux des gardes mobiles, des lames de rasoir pour leur couper le jarret, des pistolets pour affronter les gendarmes, et toutes les armes possibles d’une guérilla urbaine. On lui annonça une dizaine de morts et des centaines de blessés. Daladier venait de démissionner … De retour à la « Quart de quiche » au petit matin, tremblant et livide, il était convaincu que la France avait échappée de peu à un coup d’état fasciste.

La maison était déserte, il se servit un café qu’il alla boire sur le balcon en considérant la ville apaisée soignant ses blessures et pleurant ses morts. Sur son bureau la lettre de Marcelle, sa nièce. Il s’assit et débuta la rédaction de sa réponse. Il tut les événements le plus graves auxquels il avait assisté dans la nuit, évoqua sans plus de détails les troubles sérieux qui agitèrent les rues, s’enquerra de la santé des uns et de la forme des autres, annonça une prochaine visite et rappela brièvement « l’affaire » Asnelles où séjournait « coco » le petit neveu de Félix. Figures toi, écrivit-il, que ces messieurs tant de la mairie de Asnelles que les riches propriétaires de villas cossues posées en bord de mer refusèrent l’implantation d’un préventorium sur la commune de Asnelles au prétexte que les enfants qui allaient séjourner dans l’institution contamineraient tout le littoral et que bientôt, d’Arromanche à Deauville se répandrait la tuberculose … preventorium-asnelles-1Tu vois, on peut être riche, posséder une belle villa et ignorer le sens des mots. Je n’en veux pas aux pécheurs locaux, ignorants à qui on raconta des sornettes mais à ceux qui, pour conserver une vue imprenable, pour profiter de longues et belles plages qui étaient presque entièrement réservée à leurs bains de mer ou de soleil, tu vois, pour ces futilités ils sonnèrent les clairons de la peur. Fort heureusement, l’œuvre « Les enfants des chemins de fer français » poursuivi son projet et le petit Marcel en profitera bientôt. Non qu’il y soigne une tuberculose qu’il n’a pas d’ailleurs mais il va respirer un air pur qui fera en sorte qu’il ne l’ait pas. Ça sert à ça un préventorium. Sois prudente Pelote, la tuberculose provoque en France chaque année le décès d’un nombre de victimes équivalent à celui des employés des compagnies de chemin de fer !

En opposition au 6 février, la gauche réagit dès le 9 puis le 12 février. Les communistes espèrent grossir leurs rangs de militants socialistes et les socialistes à la grève de la CGT préfèrent la manifestation. Des orateurs communistes haranguaient la foule socialiste tout le long du parcours, les incitant à les rejoindre et c’est l’inverse qui se produit ! Les militants encartés au parti communiste allèrent de leur propre chef grossir les rangs des socialistes qui défilaient. C’est l’appel à l’union que clamaient les participants. Il faudra attendre l’été 35 pour voir les radicaux se rallier au mouvement initier dans la rue. La gauche réunie dans un « Front populaire » remportera les législatives en mai 36.

Rapidement les accords de Matignon seront signés, accordant la plupart des revendications des travailleurs. Après l’Allemagne, la Scandinavie et de nombreux autres pays européens, la France accorde des droits essentiels aux salariés : convention collective, liberté syndicale, congés payés et de substantielles hausses de salaires.

La Fédération des Industries publie des pleines pages de publicité contre cette réforme « communiste », qui marque « le début d’une catastrophe économique sans précédent pour la France. Les congés payés feront plus de dégâts à l’industrie et l’artisanat que les destructions de la Grande Guerre. Dans trois ans, la France sera ruinée ! »

Les premiers « congés payés » se ruent néanmoins dans les gares, s’entassent sur les banquettes troisième classe des « trains de plaisir ». Création de trains spéciaux, de billets collectifs à 60 % de réduction; annonce du billet populaire de congé annuel, valable 31 jours sur une distance minimum de 200 kilomètres. 600 000 de ces «billets Lagrange», mis en vente le 3 août, trouveront immédiatement acquéreur. Les compagnies ferroviaires vont, pour la première fois depuis 1928, être bénéficiaires !

Ce bonheur populaire ne fait toutefois pas l’unanimité. Pour les aristocrates et les bourgeois, accoutumés à vivre entre eux, le débarquement des ouvriers a été difficile à vivre, comme à Saint-Brieuc, par exemple, où une séparation naturelle s’organise au bord de l’eau. Lorsque les prolétaires empiétaient sur leur espace, les bourgeoises disaient à leurs enfants : Ne t’approche pas des congés-payés !

asnelles-la-belle-plage-les-villas-sur-la-digueAvant 1936, les vacances ne sont l’apanage que des classes les plus aisées. Elles profitent des hôtels et des belles villas, des stations balnéaires et thermales. Les classes moyennes se tournent, elles, vers les locations de petites maisons ou d’appartements tandis que les classes ouvrières, faute de moyens, vont au camping. Le camping d’avant-guerre se vit à la dure. On plante simplement une toile de tente sur un carré de terre battue, aménagé ou pas, pour profiter simplement du grand air. Les stations à la mode, c’est-à-dire celles déjà fréquentées par les riches, sont les plus prisées quand elles sont desservies par le chemin de fer. Deauville, Cabourg, Saint-Malo, Royan, et, plus au sud, Biarritz, Nice et Cannes voient leur population estivale exploser. La présence de ces « nouveaux venus » sur les plages françaises ne va pas sans heurter les « habitués », population privilégiée ayant fait de quelques stations balnéaires symboliques (Deauville) leur lieu de villégiature. La presse d’extrême-droite se moque elle aussi largement au cours de l’été 1936 de « ces salopards en casquettes » venus se divertir et se reposer au bord de la mer au lieu de continuer à travailler à l’usine. La frivolité n’est pas en odeur de sainteté en bord de mer. Peu habitués à se côtoyer en petites tenues, les «congés payés» débarquent avec des vêtements de bain qui font pouffer de rire les aristocrates rompus aux us et coutumes de la mode balnéaire de l’époque. Nombre de témoignages d’archives évoquent le « bonheur de ne rien faire », les « premières bouffées d’air marin » venant « d’un autre monde », mais aussi la gêne de ne pas connaître « les codes » des vacances, réservées jusque-là à une bourgeoisie qui se plaint de « ces salopards en casquette » venant « polluer » ses plages. Ils devront s’y faire. L’été suivant, ils seront 1,8 million à partir.

num-0083
« coco » à Asnelles, en 1934

logo-labasà écouter :  entretien avec Annie Lacroix-Riz, auteur de « Le choix de la défaite, les élites françaises dans les années 1930 »

logo-libeà lire, l’article de Dominique Albertini 6 février 2014

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Félix Chevrier vacances au bord de mer
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